La FPA aggrave le déficit commercial agricole chinois

Par Jean-Marc Chaumet

Alors que la Chine était en guerre commerciale avec les Etats-Unis, la Fièvre Porcine Africaine a créé un appel d’air sur les importations de produits animaux et creusé le déficit commercial agroalimentaire chinois.

L’approvisionnement alimentaire est un des principaux objectifs du Gouvernement chinois en termes de sécurité. Le creusement du déficit commercial agricole ces dernières années a poussé les autorités chinoises à réorienter leur politique vers des investissements à l’étranger et une diversification des fournisseurs dans le but de minimiser les risques de ruptures d’approvisionnement et de réduire les conséquences d’une utilisation éventuelle de l’arme alimentaire par des partenaires commerciaux.

Mais l’apparition de la Fièvre Porcine Africaine dans le pays a eu un très fort impact sur le commerce agricole de la Chine continentale (hors Hong-Kong), aggravant encore le déficit commercial.

En 2019, les importations chinoises de produits agricoles et agroalimentaires ont bondi de 10%/2018 pour atteindre un record historique à près de 150 milliards de dollars US. Dans le même temps, les exportations chinoises ont reculé de 1%, à 78,5 milliards, portant le déficit agroalimentaire chinois à 71 milliards USD.

Baisse des importations de produits végétaux

La valeur des importations de soja, quasi-stables en volume en 2019, a reculé de près de 7% conséquence de la baisse des cours internationaux. La diminution du cheptel porcin a été en partie contrebalancée par la hausse de la production de volaille. Les fèves restent cependant toujours la première forme d’importation de soja, bien avant les tourteaux.

Avec 17,5 millions de tonnes, la Chine a également moins importé de céréales (-13%/2018 en volume comme en valeur). La guerre commerciale a fortement réduit les achats chinois de sorgho (-77%/2018) dont les Etats-Unis restent le premier fournisseur. Avec 830 000 tonnes importées toutes origines confondues, l’effondrement est spectaculaire comparées aux 10,5 millions de tonnes de 2015.Les sécheresses successives ont fortement réduit le disponible exportable d’orge en Australie, faisant chuter les exportations vers la Chine, leur premier client. Partiellement compensés par des envois en hausse de France et d’Ukraine, les achats chinois n’en ont pas moins baissé de 13%/2018. Les ventes aux enchères d’une partie des réserves publiques de riz a fait reculer les importations de 17%/2018.

A l’inverse, la Chine a augmenté ses acquisitions de blé (+11%), notamment à partir du Canada et de la France. Mais ce sont surtout les achats de maïs qui ont progressé, de 36%/2018, pour atteindre un record historique à 4,8 millions de tonnes, tirés par une offre en recul (production en baisse lors de la campagne 2018/2019 et moindres ventes aux enchères des stocks) et une demande en hausse.

A noter que les importations de fruits ont bondi de 36% en valeur pour afficher un record historique à 11,7 milliards d’euros. La hausse est essentiellement due aux durians, pistaches, amandes, mangoustan… La Chine est ainsi depuis plusieurs années importatrice nette de fruits.

Forte hausse des importations de viande

Le recul des achats de produits végétaux a été plus que compensé en valeur par des achats de produits animaux.

La forte hausse des importations agricoles repose en effet principalement sur les achats de viande et abats, en progression de 7,8 milliards de dollars US (+70%/2018). Avec près de 19 milliards en tout, les viandes et abats représentent dorénavant le 2ème poste d’importation de produits agricoles et agroalimentaires chinois.

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser compte tenu de la baisse de production de viande de porc en Chine en 2019, les flux de viande porcine ne sont pas les plus gros contributeurs de cette hausse malgré une multiplication par 2,2 en valeur (+2,4 milliards de dollars US) des importations qui ont atteint 4,5 milliards de dollars US (abats exclus).

Avec 8,2 milliards USD sur l’année (+70%/2018 soit + 3,3 milliards USD) la viande bovine s’impose comme le produit animal qui a enregistré la plus forte progression en valeur en 2019. La consommation s’est notamment reportée sur la viande bovine que l’offre locale n’a pu satisfaire compte tenu du cycle long de production.

 

Si la valeur des pièces bovines est plus élevée que celle des pièces porcines, l’écart entre les volumes importés des deux espèces se resserre fortement.

Les importations de volaille ont également bondi (+77%/2018) à 2 milliards de dollars US.

A noter également que les achats de produits de la pêche et de l’aquaculture sont devenus le 3ème poste d’importations agricoles avec un bond de 33%/2018 en valeur. A 15 milliards de dollars US, les importations dépassent maintenant les exportations faisant de la Chine un importateur net de ce type de produits. Si une partie de ces importations est transformée en Chine pour être réexportée sous forme de préparations ou de conserves, une proportion croissante des volumes est destinée à la consommation intérieure, qui a progressé en 2019 en lien avec la baisse de l’offre en viande porcine.

Une diversification des fournisseurs tirée par les produits animaux et la part des Etats-Unis au plus bas

La hausse des importations de produits animaux a accru la diversification des fournisseurs de la Chine en produits agricoles et agroalimentaires. La part des 5 premiers fournisseurs est en effet passée de 55% en 2018 à 47% en 2019. Les importations en provenance des deux premiers d’entre eux, le Brésil et les Etats-Unis, se sont réduites de -10% et -13% respectivement. Les exportations de soja brésilien ont reculé en 2019 au profit de l’Argentine tandis que la guerre commerciale a eu des conséquences sur les exportations étatsuniennes. Malgré une part des importations chinoises tombée à 10% en 2019, contre encore 19%en 2017, les Etats-Unis devancent encore l’Australie, 3ème fournisseur.

Un certain nombre de pays ont profité de la demande chinoise en protéines animales pour accroître sensiblement leurs exportations vers l’Empire du Milieu. Les importations chinoises de produits équatoriens, principalement des crevettes, ont ainsi été multipliées par 3 en un an, pour atteindre 2,2 milliards de dollars US et celles d’Inde ont progressé de 92% (crustacés mais aussi piments, cumin) à 1,3 milliards de dollars US. Plusieurs pays européens ont profité de la baisse de la production porcine chinoise : les achats de produits agricoles espagnols ont augmenté de 50% (porc notamment) à 2,2 milliards USD, ceux du Danemark de 48% à 1,4 milliard USD. Les importations de produits français n’ont progressé que de 3%, la hausse des ventes de produits porcins, de blé et d’orge ayant été contrebalancé par le recul des vins.

Mais cette diversification pourrait faire long feu suite à l’accord sino-étatsunien signé le 15 janvier 2020. En effet, avec seulement 14 milliards de dollars US de produits agricoles étatsuniens importés par la Chine en 2019, le respect de l’accord en 2020 signifierait une multiplication par 2,6 des achats chinois de produits agricoles étatsuniens pour atteindre les 36,5 milliards de dollars US. Et la Chine semble vouloir tenir ses engagements. Outre un certain nombre de décisions facilitant les conditions d’importations des produits étatsuniens (volaille, pomme de terre, produits de la mer…) la Chine a passé en mars sa première importante commande de produits agricoles américains d’après l’USDA. Selon le système recensant au quotidien les ventes à l’étranger les plus importantes, des courtiers chinois ont acheté 756 000 tonnes de maïs, 340 000 tonnes de blé dur et 110 000 tonnes de fèves de soja. Des achats de sorgho et de porc auraient également été enregistrés. Reste à savoir si, avec l’épidémie de Covid qui progresse actuellement aux Etats-Unis, le pays sera en mesure d’exporter en Chine les produits demandés.

Accord commercial sino-étatsunien : quelles conséquences pour le commerce agricole chinois et mondial ?

Le 15 janvier 2020, le Président Trump et le vice-Premier ministre chinois Liu He ont signé à Washington le premier chapitre d’un accord commercial, véritable armistice dans la guerre en cours depuis 2017. Cette signature engagerait la Chine à augmenter de 200 milliards de dollars ses achats de produits américains sur une période de deux ans (2020 et 2021), dont près de 32 milliards de dollars pour les produits agricoles.

Une étude détaillée de cet accord, entré en vigueur le 14 février dernier et du commerce entre les deux pays permet de mieux comprendre les enjeux.

 

Une forte relation agricole historique entre les deux pays, récemment dégradée

Que prévoit l’accord entre les 2 pays ?

Quels produits étatsuniens pourrait importer la Chine ?

La Chine veut-elle vraiment importer autant de produits agricoles des Etats-Unis ?

 

 

 

 

 

Une forte relation agricole historique entre les deux pays, récemment dégradée

Par Jean-Marc Chaumet

Les Etats-Unis ont pendant longtemps été le premier fournisseur de produits agricoles et alimentaire de la Chine, avec une part de marché comprise entre 22% et 28% selon les années. Les achats en provenance de ce pays ont augmenté au même rythme que les importations totales depuis l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001 jusqu’en 2014. Les Etats-Unis ont longtemps bénéficié d’un excédent commercial dans le domaine agricole et agroalimentaire, jusqu’à dépasser 15 milliards de dollars en 2013 et 2014.

Mais avant même le déclenchement de la guerre commerciale, les Etats-Unis avaient perdu en 2017 leur première place au profit du Brésil, avec une part de marché ramené de x% en 2017 à 19% en 2018. Cette mauvaise performance des produits étatsuniens s’explique notamment par la volonté des autorités chinoises de diversifier l’approvisionnement alimentaire du pays. Les envois étatsuniens de maïs ont ainsi été stoppés en 2013, suite à la « découverte » d’une variété de maïs transgénique non autorisée en Chine (MIR 162) dans certains lots. Bien quofficiellement réautorisés en 2014, les achats chinois de maïs étatsuniens n’ont jamais réellement repris. La Chine avait également mis en place en 2015 un embargo sur les achats de volaille et d’œufs en provenance des Etats-Unis suite à des cas d’influenza aviaire, levé fin 2019. En 2016, Pékin a décidé d’appliquer des droits de douane anti-dumping et anti-subvention aux drêches de distillerie (DDGS) en provenance des Etats-Unis, entraînant une baisse des volumes importés. La nouvelle politique chinoise appliquée au coton, avec la vente des stocks, a également eu pour conséquences de moindres importations de produits étatsuniens.

C’est dans ce contexte de perte de parts de marché que les Etats-Unis avaient déclenché la guerre commerciale. Les mesures de rétorsions chinoises (hausses des droits de douane) eurent pour conséquences de réduire encore davantage les importations de produits agricoles et agro-alimentaires en provenance des Etats-Unis, dont leur part de marché est descendue à 12% en 2018.

 

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Que prévoit l’accord entre les 2 pays ?

Par Jean-Marc Chaumet

La lecture de l’accord montre un fort déséquilibre entre les concessions chinoises, qui sont détaillées ci-dessous dans le domaine agricole, et celles des Etats-Unis, très limitées (retrait de la Chine de la liste des pays manipulant leur monnaie, pause dans la hausse des droits de douane).

Le volet agricole de l’accord se compose de deux parties. L’une chiffre les importations supplémentaires que la Chine s’engage à acheter, en partant du niveau 2017 des importations chinoises de produits étatsuniens  12,5 milliards de dollars en 2020 (soit un total de 36,5 milliards de dollars et une hausse de 50% /2017) et 19,5 milliards en 2021 (soit un total de 43,5 milliards de dollars et une hausse de 80% /2017). Ces chiffres représenteraient les plus hauts niveaux historiques d’importations chinoises de produits agricoles et alimentaires étatsuniens.

 

Toujours en prenant l’année 2017 comme référence, les 36, et 43,5 milliards d’importations représenteraient 29 et 35% des importations agricoles totales chinoises

Le deuxième volet (chapitre 3), qui concerne surtout les conditions d’importations, liste une série de facilitations des importations de produits agricoles et agroalimentaires étatsuniens en Chine. On peut citer par exemple :

Pour les produits laitiers :

·         l’agrément dans un délai de 20 jours à compter de la réception de la liste envoyée par les autorités étatsuniennes des sites de production de produits laitiers étatsuniens

·         la possibilité d’exporter et de vendre en Chine du lait ESL (extended shelf life = durée de consommation allongée à 4 semaines si conservé à basse température) comme du lait pasteurisé

·         le raccourcissement des durées d’agréments des sites de fabrication de poudres de lait infantile,

 

Pour la filière bovin viande:  assouplissement des conditions sanitaires fixées en 2017 à travers

·         La suppression de la limite d’âge de 30 mois des animaux abattus

·         L’allégement des mesures de traçabilité des animaux abattus initialement demandées par les autorités chinoises

·         La fixation de limites de résidus dans la viande importée pour 3 hormones légalement utilisées aux Etats-Unis, en se conformant aux normes du Codex Alimentarius

·         L’ouverture de négociation concernant l’importation d’animaux reproducteurs

·         L’exportation de suif pour l’industrie non alimentaire.

Pour la viande porcine :

·         Elargissement de la liste des produits porcins acceptés à l’importation

 

Pour les céréales, des mesures :

·         améliorant la transparence de l’attribution et des achats des volumes des contingents tarifaires de blé, de riz et de maïs, notamment en ce qui concerne le rôle des entreprises publiques, suite à la décision du panel de l’OMC

·         facilitant le remplissage des contingents

·         prévoyant l’importation de riz étatsunien

·         accélérant le renouvellement des licences des producteurs de drêches de distilleries

 

Pour les produits issus de la biotechnologie :

·          des mesures accélérant la délivrance des autorisations des produits (moins de 24 mois)

·         une assurance de la Chine de baser ses analyses de risques sur les recommandations du Codex Alimentarius et de l’OIPV

 

La Chine a, en février, déjà pris un certain nombre visant à respecter cet accord notamment

·         la mise à jour des listes d’installations agréées pour l’exportation de protéines animales, d’aliments pour animaux de compagnie, de produits laitiers, de préparations pour nourrissons et de suif pour l’industrie à destination de la Chine.

·         La Levée de l’interdiction d’importation de volaille et des produits de volaille, y compris des aliments pour animaux de compagnie contenant des produits de volaille

 

Il est à noter que l’accord ne mentionne pas les hausses de droits de douane décidées par les Autorités chinoises. Ces dernières devraient donc être maintenues à leur niveau précédent l’accord.

 

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Quels produits étatsuniens peut importer la Chine ?

Par Jean-Marc Chaumet

L’accord ne mentionne nulle part la répartition des sommes citées par produits. Les achats chinois dépendront donc de ses besoins et de la capacité des Etats-Unis à fournir les produits demandés.

En 2017, le soja représentait plus de 60% de la valeur des importations chinoises de produits agricoles et alimentaires en provenance des Etats-Unis. Sept groupes de produits (soja, céréales, poissons crustacés, viandes, coton, cuirs, fruits) constituaient près de 90% des achats de la Chine aux Etats-Unis.

Le soja semble donc le premier produit sur lequel peuvent compter les Etats-Unis. Mais deux facteurs risquent de freiner les achats chinois. Tout d’abord la Fièvre Porcine Africaine, qui a fortement réduit le cheptel porcin chinois en 2019 et donc limiter importations de soja proche de leur niveau de 2018 (88 millions de tonnes). L’épidémie est toujours active en Chine et les besoins en soja ne devraient pas retrouver en 2020 leur niveau de 2017. Les Etats-Unis devront donc prendre des parts de de marché au Brésil, dont la part dans les achats chinois de soja est estimée autour de 60%, en valeur comme en volume en 2019, et alors le soja étatsunien doit s’acquitter de droits de douane majorés pour un total de 33%, contre 3% pour ses concurrents. En outre, pour le 1er semestre 2020, la période de commercialisation du soja étatsunien se termine en avril et les acheteurs chinois avaient, pour beaucoup d’entre eux, déjà passé commande à  d’autres fournisseurs avant l’accord, sans compter les difficultés liées à l’épidémie de Coronavirus. Pour respecter l’accord, la Chine pourrait être tentée d’augmenter ses achats à partir de l’automne, au dépend des exportations sud-américaines de 2021.

Les céréales étaient le deuxième poste d’importations, en grande majorité de l’orge, en provenance d’Australie et du Canada, du riz (Vietnam et Thaïlande), du sorgho (majoritairement des Etats-Unis) et du maïs (Ukraine) et du blé (Canada et Etats-Unis). Mais les volumes de blé, riz et maïs sont encadrés par des contingents tarifaires, avec des droits de douane de 1%, au-delà desquels les droits deviennent très élevés (65% pour chaque céréale). Les autorités chinoises ont déjà annoncé qu’elles ne relèveraient pas les plafonds des contingents, fixés à 9,636 millions de tonnes pour le blé, 7,2 millions pour le maïs et 5,32 millions pour le riz. Ces contingents n’ont, depuis l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001, jamais été remplis et les exportations étatsuniennes ont exceptionnellement atteint 2,8 millions de tonnes pour le blé en 2014  et 5 millions de tonnes pour le maïs en 2012.

Les céréales constituent en effet le cœur de la politique de sécurité alimentaire chinoise et le gouvernement chinois a mentionné après la signature de l’accord qu’il prendra toutes les mesures nécessaires pour garantir l’autosuffisance « absolue » pour le blé et le riz et l’autosuffisance « relative » pour le maïs.

La Chine peut cependant se tourner vers les drêches de distilleries comme vers le sorgho pour augmenter ses achats en provenance des Etats-Unis.

La demande en poissons et crustacés pourrait progresser en Chine, en tant que poste de report de consommation suite à la FPA. Mais les Etats-Unis pourront-ils fournir ? Après une très forte progression au début des années 2000, les envois étatsuniens stagnent depuis 2012, en valeur comme en volume.

Les viandes et abats pourraient représenter une part importante des exportations étatsuniennes vers la Chine. En 2017, les Etats-Unis étaient le 2ème fournisseur de viande, en valeur, de la Chine, derrière le Brésil, avec près de 1,2 milliards de dollars. Une augmentation des exportations s’appuierait sur le déficit chinois en viande porcine qui devrait demeurer à des niveaux élevés, le volume accru de viande bovine étatsunienne éligible aux exportations vers la Chine suite à l’accord signé mi-janvier et sur la réautorisation des exportations de volaille en provenance des Etats-Unis depuis novembre 2019.

Mais d’une part, les droits de douane chinois supplémentaires imposés en 2018 et 2019 sur les viandes porcine et bovine restent d’actualité. Les droits de douane sur la viande porcine ont ainsi grimpé de 12% à 72%, avant que les autorités chinoises ne décident d’une baisse générale des droits de 4%). En outre, le texte de l’accord précise que les achats chinois devront être effectués au « prix du marché », ce qui signifie que les produits étatsuniens devront être compétitifs face à leurs concurrents, notamment européens pour la viande porcine et sud-américains et océaniens pour la viande bovine. Les droits de douane n’ont cependant pas empêché le porc étatsunien d’entrer en Chine en 2019 et de concurrencer les produits européens.

Les produits laitiers étatsuniens ne représentent qu’environ 3% en valeur des exportations étatsuniennes vers la Chine, centrées sur le lactosérum et les poudres de lait infantile. Majoritairement destinées à l’alimentation animale, le lactosérum étatsunien a souffert de la hausse des droits de douane et de la Fièvre Porcine Africaine. Si les droits de douane additionnels ont été supprimés sur le lactosérum depuis septembre 2019, la demande chinoise ne devrait être encore limitée en 2020, compte tenu de la chute du cheptel porcin. Une hausse des exportations de produits laitiers étatsuniens pourrait entrer en concurrence avec les produits européens et français.

 

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La Chine veut-elle vraiment importer autant de produits agricoles des Etats-Unis ?

Par Jean-Marc Chaumet

On peut s’interroger sur les conséquences de cet accord sur la politique de sécurité alimentaire chinoise, basée sur l’autosuffisance en céréales, des importations dites « modérées » et une maîtrise de son approvisionnement alimentaire à travers des investissements. La Chine a-t-elle cédé devant les Etats-Unis au point de remettre en cause son concept de la sécurité alimentaire ? Cela constituerait un revirement profond de la politique gouvernementale, soit une énorme surprise, à vrai dire peu envisageable à l’heure actuelle.

D’une part l’accord sur les montants d’importations ne porte que sur les années 2020 et 2021, laissant la Chine libre de réduire ses achats de produits étatsuniens dès 2022, à condition que la réversibilité des flux ne soit trop difficile. Pour Trump en fait, seule l’échéance de novembre (les élections présidentielles aux Etats-Unis) compte vraiment. Après cela, l’histoire sera sans doute fort différente.

D’autre part, les Autorités chinoises ont, directement ou indirectement, insisté sur plusieurs phrases de l’accord précisant que les achats de l’empire du Milieu devaient s’effectuer sur les bases « du marché et en fonction de la demande. Ainsi, la Chine ne devrait acheter des produits étatsuniens que si ceux-ci sont compétitifs. Une mise en garde a été émise sur la tentation qu’auraient certains exportateurs étatsuniens de vendre des produits de mauvaise qualité et/ou à des prix supérieurs à ceux du marché. L’accord précise explicitement que si la Chine considère que sa capacité à remplir ses obligations est contrariée par une action ou une inaction des Etats-Unis, elle doit alors entreprendre des consultations avec son partenaire.

Cependant, à moins que la Chine n’annule les hausses de droits de douane qui frappent aujourd’hui les produits étatsuniens ou qu’elle ne trouve un moyen, par l’intermédiaire de ses entreprises publiques de les contourner, les produits en provenance des Etats-Unis seront difficilement compétitifs.

Enfin, on peut également se demander si une telle réorientation des exportations étatsuniennes n’est pas dangereuse pour les exportateurs étatsuniens eux-mêmes, les rendant toujours plus dépendants de la Chine. Mais ils ne seraient alors pas les seuls dans ce cas…

 

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Conflit commercial sino-étatsunien : une inversion dans la définition de la puissance agricole ?

Par Jean-Marc Chaumet

Dans la compétition entre les deux premières puissances économiques mondiales, la guerre commerciale débutée en 2018 marque une nouvelle étape. Rompant avec l’approche d’encerclement de la Chine initiée par Obama, Donald Trump a décidé d’attaquer frontalement l’Empire du Milieu. La dénonciation de pratiques «déloyales» et de «vol de propriété intellectuelle» a rapidement conduit au relèvement des droits de douanes sur des milliers de produits, afin de contraindre la Chine à réduire le déficit commercial bilatéral abyssal des États-Unis, de près de 400 milliards de dollars.

 

Si les États-Unis sont très dépendants de la Chine pour les produits industriels (premier fournisseur des États-Unis qui sont, eux, le deuxième client de Pékin), la situation est diamétralement opposée pour les produits agricoles et agro-alimentaires. L’Empire du Milieu est importateur net de ces produits et les États-Unis étaient jusqu’en 2016 leur premier fournisseur. Une des clés du dénouement de ce conflit réside donc dans le volet agricole, le Gouvernement étatsunien comptant bien sur sa puissance agricole pour faire plier Pékin. Comme pour l’embargo de l’Arabie Saoudite envers le Qatar ou les rétorsions russes aux sanctions étatsuniennes et européennes, le conflit commercial entre la Chine et les États-Unis érige à nouveau les échanges de produits agricoles en arme économique et politique. D’abord, ils sont vus par les Etats-Unis comme un moyen de réduire leur déficit commercial. Mais ils sont également un champ de bataille dans le bras de fer entre les deux pays, car si les hausses de droits de douane décidées par les États- Unis ne concernaient pas les produits agricoles chinois, il était évident que les contre-mesures de l’Empire du Milieu les incluraient, frappant un des rares postes d’excédent commercial avec la Chine. Et, en effet, les droits à l’importation en Chine ont été augmentés de 25 % sur de nombreux produits agricoles dont le soja et la viande de porc.

 

Le conflit met ainsi aux prises deux des plus gros producteurs agricoles au monde, dont les histoires et les stratégies alimentaires sont diamétralement opposées. Il s’agit d’un affrontement entre une superpuissance exportatrice, dont la place sur le marché international se réduit sous les coups d’une conflictualité commerciale grandissante, et un pays cherchant à sécuriser son approvisionnement alimentaire pour garantir son ascension économique.

 

Si les États-Unis réagissent en cherchant de nouveaux débouchés pour leurs produits, notamment le soja, en Europe ou au Moyen-Orient, la Chine cherche à accélérer la diversification de ses sources d’approvisionnement tout en appelant au renforcement de son autosuffisance. Le document n°1 (principal document annuel d’orientation politique) de 2019 insiste ainsi sur le soutien aux producteurs de soja et de maïs, pour augmenter la production de l’oléo-protéagineux et stabiliser celle de la céréale. Le développement de la production de colza est également mentionné. D’un autre côté, la Chine cherche à augmenter les importations de certains produits agricoles dont l’offre est insuffisante, en s’appuyant sur les Routes de la Soie, pour limiter sa dépendance envers les États-Unis. Les autorités chinoises communiquent ainsi sur l’opportunité que leur donne cette crise pour modifier l’agriculture et l’approvisionnement agricole du pays. Il est néanmoins encore difficile de faire la part des choses entre le discours de propagande et la réalité de l’approvisionnement agricole chinois.

 

Cependant, la stratégie des États-Unis de provoquer la Chine pourrait mener aux mêmes conséquences que le rapport de force entre l’UE et la Russie ou entre le Qatar et l’Arabie Saoudite : un renforcement de la maîtrise de l’approvisionnement alimentaire du pays ciblé, donc de sa souveraineté alimentaire et in fine de sa puissance économique. La puissance agricole va-t-elle basculer des gros exportateurs historiques vers pays émergents? Le temps de la canonnière pour imposer le commerce semble révolu…

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